Toleka Festival à Kisangani : la danse comme espace de résilience et de mémoire

Du 20 au 27 septembre 2026, Kisangani a accueilli la première édition du Toleka Festival, un rendez-vous consacré à la danse contemporaine, à la transmission et au dialogue entre les cultures. Né dans le contexte de la crise sécuritaire au Nord-Kivu, ce projet porté par la compagnie Les Arts Kultur a fait de la création artistique un moyen de résistance, tout en mettant en lumière un patrimoine boyomais menacé d’oubli.
À Kisangani, la danse a investi les espaces de création et ouvert de nouvelles perspectives aux artistes de la région des Grands Lacs. Pendant une semaine, le Toleka Festival a réuni danseurs, chorégraphes et professionnels autour d’un même objectif : faire de l’art un espace de rencontre, de liberté et de transmission. Au-delà des performances, cette première édition a porté une ambition plus profonde : celle de maintenir vivante la création artistique malgré les crises qui fragilisent les communautés de l’est de la RDC.

À l’origine du projet, Les Arts Kultur (LAK), une compagnie de danse fondée à Goma en 2018, dont le travail s’articule autour de la création chorégraphique, de la promotion de la diversité culturelle et de la défense des droits culturels. La prise de Goma par les rebelles du M23 a profondément bouleversé ses activités, contraignant la compagnie à envisager d’autres espaces pour poursuivre son travail.
« La prise de la ville de Goma a tout changé. Voilà comment l’idée de délocaliser les activités est venue », a expliqué Christian Boley, directeur du festival, dans un entretien avec TA.
Initialement prévu en 2025, le rendez-vous a ainsi trouvé à Kisangani un terrain pour se réinventer. Le déplacement n’était pas seulement géographique : il répondait à la nécessité de préserver des espaces d’expression pour des artistes confrontés à l’insécurité, aux déplacements forcés et à la réduction des possibilités de diffusion de leurs œuvres. C’est grâce à une équipe dynamique et dévouée que cette première expérience a connu une fin heureuse avec, aussi, de bénévoles venus d’un peu partout, comme Laury-Ann, des Martiniques.
Une scène pour continuer à créer malgré la crise
Le Toleka Festival s’est inscrit dans une réalité où la création artistique ne pouvait être dissociée des bouleversements vécus par les artistes du Kivu. Tandis que certaines structures continuaient à travailler sur place dans des conditions difficiles, d’autres devaient déplacer leurs activités ou chercher refuge ailleurs dans le pays et au-delà des frontières.
Pour Christian Boley, directeur artistique du projet, il était essentiel de soutenir les acteurs culturels qui, malgré les obstacles, continuaient à faire vivre la scène artistique de leur région. Le festival entendait ainsi contribuer à la continuité du travail chorégraphique, favoriser les échanges entre artistes et ouvrir un dialogue autour de la paix.

Cette ambition s’est toutefois heurtée à de nouvelles contraintes. La situation sanitaire liée à l’épidémie d’Ebola et les difficultés de circulation dans la région ont empêché plusieurs artistes du Kivu de participer à cette première édition. Les restrictions affectant les itinéraires de passage, notamment par l’Ouganda, ainsi que les obstacles sécuritaires rencontrés sur les routes reliant Goma à Kisangani ont privé le rendez-vous d’une partie de sa programmation initiale.
« Pour cette édition, c’était une déception pour nous de ne pas voir les artistes du Kivu à cet événement », a reconnu le directeur, qui a néanmoins exprimé l’espoir de pouvoir les accueillir lors d’une prochaine édition.
Cette absence a révélé l’un des paradoxes du projet : conçu pour rapprocher les artistes d’une région traversée par les conflits, le festival s’est lui-même retrouvé confronté aux obstacles qui entravent leur mobilité.
Le Toleka, une mémoire de Kisangani remise en mouvement
Le choix du nom du festival n’avait rien d’anodin. À Kisangani, le toleka désignait un taxi-vélo équipé d’un coussin et décoré de broderies, utilisé pour transporter des passagers d’un point à un autre. Associé à une période marquante de l’histoire économique et sociale de la ville, ce moyen de transport tend aujourd’hui à disparaître, concurrencé notamment par les motos-taxis.
En faisant de cet objet du quotidien l’emblème de son événement, l’équipe a voulu préserver une part de la mémoire collective boyomaise. Le toleka évoque une époque, des pratiques et une capacité d’adaptation face aux difficultés économiques. Il renvoie également à une histoire urbaine dont les plus jeunes générations ne connaissent parfois que peu de choses.
« Les jeunes de 15, voire 20 ans, n’ont pas vraiment l’idée de ce dernier », a souligné Christian Boley, en évoquant la distance qui s’est installée entre cette mémoire et les nouvelles générations.

Le directeur du festival a également établi un parallèle avec le tshukudu, emblématique de Goma. Dans les deux cas, des moyens de transport façonnés par leur environnement sont devenus des marqueurs identitaires. Leur valeur ne tient donc pas uniquement à leur fonction pratique, mais aussi à la place qu’ils occupent dans l’histoire et l’imaginaire des populations.
Le festival a choisi de prolonger cette mémoire par l’art. À travers la danse, il s’agissait de faire circuler un héritage, de le soustraire à l’effacement et de lui donner de nouvelles formes d’expression.
Sept créations et un laboratoire de transmission
Le programme initial prévoyait dix créations portées par des artistes de huit villes réparties sur trois continents, notamment à Kisangani, Goma, Bukavu, Kinshasa, Bujumbura, Kampala, Nice et Bruxelles. Les contraintes sanitaires et les limites financières ont cependant conduit les organisateurs à revoir leurs ambitions à la baisse.
Au terme de cette édition, sept créations ont été présentées, auxquelles s’est ajoutée une restitution issue des ateliers de danse. Quinze danseurs ont participé à ce travail collectif encadré par le Congolais Fabrice Don de Dieu Bwabulamutima et la Française Stéphanie Chariau.

Le festival a également accueilli une proposition de la compagnie française La Douche du Lézard, ainsi que Miroir, une recherche artistique menée conjointement par la danseuse congolaise Angela Tondana et le photographe français Olivier Baudoin. Encore en cours d’élaboration, ce travail a illustré la volonté de faire dialoguer différentes pratiques artistiques et d’explorer les liens entre mouvement, image et regard.
L’accompagnement des artistes constituait l’un des axes majeurs du projet. Au-delà des spectacles, le laboratoire proposait un cadre de travail fondé sur l’expérimentation, l’écriture chorégraphique individuelle, le mentorat et les échanges entre pairs. L’objectif était d’aider chaque participant à développer un langage corporel singulier, à structurer sa proposition scénique et à gagner en autonomie.
Cette approche répondait à un besoin important dans une région où les infrastructures culturelles, les possibilités de formation et les moyens de production restent limités. En réunissant des pratiques traditionnelles et contemporaines, des artistes émergents et des professionnels confirmés, le festival a cherché à élargir les perspectives de la danse dans la sous-région.
La place des femmes au cœur de la création
L’égalité entre les femmes et les hommes figurait également parmi les engagements affichés par les organisateurs, qui avaient prévu une programmation paritaire. Si les contraintes rencontrées ont affecté le programme initial, cette orientation traduisait une préoccupation plus large : la faible visibilité des femmes dans le milieu chorégraphique congolais.
Pour Christian Boley, la scène artistique devait être considérée comme un espace de démocratie et d’égalité. « La scène est un espace de la démocratie et de l’égalité, alors il faut équilibrer les choses d’une manière naturelle », a-t-il affirmé.

Dans la région des Grands Lacs, les danseuses peuvent être confrontées à des obstacles sociaux, économiques et familiaux qui compliquent leur accès à la formation, à la création et à la professionnalisation. À ces difficultés s’ajoute le manque de structures capables de les accompagner durablement.
Le directeur du festival a estimé que ces obstacles ne concernaient pas uniquement la RDC ou la région, mais qu’ils se retrouvaient dans de nombreux milieux artistiques. Il a défendu la possibilité de faire évoluer la situation grâce à un engagement collectif. La volonté de favoriser la participation féminine s’inscrivait ainsi dans une réflexion sur les conditions d’accès à la scène, mais aussi sur la diversité des récits et des expériences que la danse contemporaine pouvait porter.
Aller vers le public plutôt que l’attendre
Le Toleka Festival ne voulait pas limiter la rencontre artistique aux salles de spectacle. Son projet prévoyait également des activités dans les quartiers, les marchés et les écoles, avec l’ambition de toucher des habitants peu habitués à fréquenter les lieux culturels.
Cette démarche reposait sur une conviction : l’accès à l’art ne devait pas dépendre de la fréquentation des institutions culturelles ni de la familiarité avec les codes du spectacle vivant. En allant vers les populations, les artistes pouvaient susciter la curiosité, favoriser les échanges et faire de la danse un outil de dialogue au sein de la communauté.
« Notre vision est de rendre l’art accessible à tout le monde, d’où la nécessité d’aller vers le public avec des projets artistiquement mûrs, question d’ouvrir une porte de curiosité, de découverte, de dialogue et de rencontre », a expliqué Christian Boley.

L’enjeu était aussi de rapprocher la création contemporaine de la vie quotidienne des boyomais, en donnant à voir des formes artistiques parfois éloignées de leurs habitudes culturelles. Cette ouverture pouvait contribuer à renouveler les perceptions de la danse et à renforcer sa place dans l’espace public.
Un premier rendez-vous, malgré les limites
La première édition du Toleka Festival s’est achevée sur un bilan contrasté. Les contraintes sanitaires, sécuritaires et financières ont réduit la programmation et empêché la participation de plusieurs artistes attendus. Les dix créations initialement envisagées n’ont pas toutes pu être produites, et les difficultés de déplacement ont particulièrement affecté les échanges avec le Kivu.
Ces limites n’ont toutefois pas effacé la portée du projet. En réunissant des artistes autour de la création, de la transmission et de la mémoire, le festival a posé les bases d’un espace de collaboration à Kisangani. Il a également rappelé que la culture pouvait maintenir des liens entre des communautés séparées par les crises, tout en donnant aux artistes les moyens de poursuivre leur travail.
Pour Les Arts Kultur, l’enjeu dépassait donc la réussite d’une manifestation ponctuelle. Il s’agissait de construire un rendez-vous capable de s’inscrire dans la durée, de renforcer les réseaux artistiques de la région et de rendre la danse contemporaine plus accessible.
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