JUA au Senghor : quand le regard de Cruzz Taylor fait danser la mémoire congolaise à Bruxelles

À Bruxelles, le danseur contemporain et photographe autodidacte congolais a présenté pour la première fois une sélection de sa série « Instants habités ». Des portraits réalisés depuis 2023 dans les camps de déplacés autour de Goma, qui racontent l’Est de la RDC autrement que par la seule violence.
Il y a des images qui documentent. Et puis il y a celles qui cherchent à comprendre. À Bruxelles, le 26 septembre dernier , Cruzz Taylor a choisi la seconde voie. Dans le cadre de JUA – Les Voix du Congo, rendez-vous organisé par Le Senghor avec une carte blanche confiée à Gloria Mukolo et Raïssa Yowali, le danseur contemporain et photographe congolais a présenté quelques clichés de « Instants habités », une série documentaire commencée en 2023 dans les camps de personnes déplacées autour de Goma.

Pour l’artiste originaire de la capitale du Nord-Kivu et désormais installé à Bruxelles, l’événement avait une portée particulière : c’était sa première exposition photographique. Une première confrontation publique avec un regard extérieur pour celui qui, jusqu’ici, conservait ses images dans l’intimité de ses archives. « Ce n’était pas facile de franchir le pas. Il y a eu des doutes à l’idée d’exposer mon regard intime devant les autres », s’est-il confié à notre rédaction dans une interview exclusive.
« Et aujourd’hui, je suis simplement heureux de voir ces images vivre autrement, ici en Belgique », a-t-il poursuivi à l’issue de cette expérience. Derrière cette apparente simplicité se cache pourtant un long cheminement. Celui d’un artiste qui a longtemps hésité à revendiquer pleinement une seconde identité créative.
Danser autrement
Avant la photographie, il y a toujours eu la danse. « J’étais entouré de photographes et de vidéastes depuis mes débuts dans la carrière de danseur », nous a t’il rappelé. Cruzz Taylor s’est fait connaître dans le champ de la création contemporaine par le travail du corps, du mouvement et de la scène. La photographie est entrée dans son univers en 2017, presque naturellement, au contact de photographes et de vidéastes qui accompagnaient son parcours. « Pendant longtemps, j’ai eu de doutes à l’idée d’assumer cette casquette de photographe tout en étant en même temps danseurs et chorégraphe. C’est finalement en 2022 que j’ai décidé de me lancer officiellement comme photographe », a raconté Cruzz, qui est aussi le directeur de Hadisi Urban Festival.

Comment assumer une nouvelle pratique sans donner l’impression d’abandonner celle qui avait façonné son parcours artistique ? Aujourd’hui, Cruzz refuse cette opposition. Pour lui, il n’y a pas de rupture entre les deux disciplines, mais une continuité.
Il le dit avec une formule qui résume à elle seule sa démarche : il n’a pas cessé de danser. Il a simplement trouvé une autre manière de le faire. « Je ne danse plus seulement avec mon corps, je danse aussi avec mon regard », a-t-il expliqué en substance. « La danse reste toujours très importante dans ma vie et dans ma pratique artistique. La photographie est simplement devenue une autre manière pour moi de raconter, de garder des traces et de travailler avec le corps, le mouvement et la présence, autrement ».
Cette phrase éclaire son approche photographique. Le danseur observe les corps, leurs tensions, leurs déplacements, leurs silences. Le photographe, lui, arrête le mouvement et conserve ce qui, autrement, disparaîtrait. Les deux pratiques se répondent ainsi dans un même rapport au corps et à la présence. « La danse m’a appris à regarder autrement. Aujourd’hui, la photographie me permet d’utiliser ce regard pour raconter d’autres choses », a statué l’artiste.
À Bruxelles, cette complémentarité a pris une nouvelle dimension. Installé depuis quelque temps en Belgique, l’artiste doit désormais apprivoiser un nouvel environnement culturel, rencontrer d’autres créateurs et confronter son travail à un public différent. Sa première exposition a constitué, à cet égard, une prise de position dans un nouvel espace artistique.

Un autre regard sur l’Est porté par Cruzz
Au cœur de cette exposition, « Instants habités » occupe une place particulière. La série est née en 2023, dans différents camps de déplacés autour de Goma. Elle est construite au fil des rencontres et des histoires, avec une attention particulière portée aux regards, aux corps et aux espaces.
Le choix du sujet aurait pu conduire à une énième représentation de l’Est congolais à travers le prisme de la guerre. Cruzz Taylor emprunte une autre direction. « À travers ces portraits, je cherche à capter ce qui reste dans les corps, les regards et les espaces après la violence », a-t-il dit.
Ses photographies ne nient ni la violence ni les déplacements forcés. Elles cherchent plutôt à déplacer le regard. Derrière le statut de victime, il y a une personne. Derrière les chiffres, un visage. Derrière les récits de crise, une existence singulière. À lui d’ajouter : « J’aimerais que les gens qui regardent ces photos prennent le temps de regarder, de ressentir quelque chose et peut-être de se poser des questions sur ce qui se passe dans l’Est de mon pays »

La photographie, pour Cruzz, devient alors un espace de réparation symbolique. Non pas parce qu’elle pourrait effacer les blessures, mais parce qu’elle permet de restituer aux personnes photographiées une place dans le récit. Dans un contexte où les images de l’Est de la RDC sont souvent dominées par les combats, les déplacements massifs et les urgences humanitaires, cette démarche prend une dimension particulière.
La RDC traverse une crise dont les conséquences humaines sont considérables. Mais au-delà des statistiques et des images de destruction, il existe une autre réalité : celle d’une population qui continue de vivre, de créer, de rêver et de raconter. C’est justement l’un des paris de JUA – Les Voix du Congo. Pendant une journée, Le Senghor a voulu mettre en lumière ces voix qui participent à la construction d’autres récits sur le Congo, en Belgique comme en RDC.
La programmation réunissait des artistes, écrivains, créateurs, associations et acteurs culturels aux univers différents. Parmi eux figuraient notamment Jean Bofane, Ben Kamuntu, Rosy Sambwa, Sarah Ndele, Shak Shakito ou encore Huguette Izobimpa. Dans cet ensemble, le travail de Cruzz Taylor a apporté une perspective intime.
La suite pour Cruzz est déjà en préparation. Après cette première exposition, le photographe a été sélectionné pour participer aux Golden Afro Artistic Awards, rendez-vous consacré aux artistes afrodescendants en Belgique, prévu en ce mois d’octobre. D’autres expositions sont également annoncées en novembre.
Mais l’enjeu, pour lui, n’est pas de devenir « photographe à la place de danseur ». Il refuse précisément cette logique de remplacement. Son ambition est de faire coexister ses deux pratiques, de laisser l’une nourrir l’autre.
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