TimeChain Forum : À Goma, l’innovation cherche des réponses aux urgences du quotidien

Énergie, intelligence artificielle et paiements numériques : les 9 et 10 octobre dernier, le Timechain Forum a réuni à l’Hôtel Serena de Goma des acteurs de l’innovation autour d’une question essentielle : comment faire de la technologie un levier de résilience économique dans une région confrontée à de profondes difficultés ?
À Goma, l’innovation ne se discute plus dans le vide. Elle se confronte à une réalité où l’accès à l’électricité, aux services financiers et aux infrastructures numériques peut déterminer la survie d’une activité économique. Ici, derrière les mots intelligence artificielle, Bitcoin ou transition numérique, il y a aussi des commerçants qui cherchent à poursuivre leurs activités, des entrepreneurs qui tentent de développer leurs entreprises et des jeunes qui cherchent leur place dans une économie fragilisée.
Durant 2 jours, à l’Hôtel Serena de Goma, le Timechain Forum a placé ces enjeux au centre des discussions. Les acteurs de l’entrepreneuriat, de la finance, de l’énergie, du numérique et de l’action humanitaire étaient invités à réfléchir aux possibilités offertes par trois domaines : l’énergie, l’intelligence artificielle et les paiements.

L’ambition était de connecter les initiatives locales, de rendre visibles les innovations existantes et de favoriser leur expérimentation et leur développement. Mais, dans une ville où les difficultés économiques ne sont pas de simples concepts, une question s’impose : comment transformer les promesses de la technologie en solutions réellement accessibles aux populations ?
Quand l’accès à l’argent devient un défi quotidien
En 2025, la fermeture de plusieurs banques dans l’Est de la RDC pour cause de la guerre qui a opposé les rebelles du M23 aux FARDC a contribué à d’importantes pénuries de liquidités. Elle a affecté les commerçants et les activités économiques. Cette fragilité du système bancaire constitue l’un des éléments de contexte qui expliquent l’intérêt croissant pour les solutions de paiement alternatives.
Pour un commerçant, pouvoir recevoir de l’argent, payer un fournisseur ou transférer des fonds n’est pas une question abstraite. C’est une condition essentielle pour maintenir son activité. Lorsque les circuits financiers habituels deviennent difficiles d’accès, les conséquences peuvent rapidement dépasser le cadre bancaire. Les transactions se compliquent, les échanges ralentissent et les petites entreprises doivent chercher d’autres moyens de fonctionner.
C’est dans cet environnement que les paiements numériques prennent une importance particulière. Mobile Money, Bitcoin et stablecoins comme l’USDT figurent parmi les solutions susceptibles de faciliter certains transferts de valeur et certains échanges. Leur intérêt dépend cependant des usages, des coûts, de l’accès aux réseaux, de la sécurité et de la compréhension que les utilisateurs ont de ces outils.
Le Timechain Forum entendait précisément ouvrir un espace de discussion autour de ces possibilités. L’enjeu n’était pas simplement de présenter de nouvelles technologies financières, mais d’examiner comment elles pourraient contribuer à répondre aux besoins des entreprises et des communautés dans les Grands Lacs.
Une innovation n’a toutefois de valeur que si elle répond à un problème concret. Pour les personnes qui disposent de ressources limitées, la facilité d’utilisation, la fiabilité et le coût d’un service peuvent compter davantage que sa sophistication technique.

L’énergie, première condition de la transformation numérique
Avant de pouvoir exploiter les possibilités du numérique, encore faut-il disposer de l’énergie nécessaire pour faire fonctionner les équipements et les infrastructures. C’est l’un des constats au cœur de la réflexion portée par le forum : l’énergie, l’intelligence artificielle et les paiements ne peuvent pas être considérés comme trois secteurs totalement indépendants.
L’accès à une énergie fiable conditionne le fonctionnement des outils numériques, la continuité des activités économiques et la capacité des entreprises à adopter de nouvelles technologies. Un entrepreneur peut avoir une idée prometteuse, un développeur peut concevoir une application et une entreprise peut vouloir numériser ses services. Mais sans des infrastructures adaptées, la mise en œuvre de ces projets peut se heurter à des obstacles importants.
À Goma, cette question prend une dimension particulière. La crise a perturbé les infrastructures et les activités économiques, renforçant les difficultés auxquelles sont confrontés les acteurs locaux. Réfléchir au développement technologique suppose donc de regarder au-delà des applications et des plateformes. Il faut aussi s’interroger sur les conditions matérielles qui permettent de les utiliser.
Le programme du Timechain Forum prévoyait notamment des échanges consacrés aux relations entre l’électricité, l’industrie et le numérique, avec la participation d’acteurs du secteur énergétique et technologique.

L’intelligence artificielle : des possibilités, mais pour qui ?
Le deuxième pilier du forum, l’intelligence artificielle, ouvrait un autre champ de réflexion. Dans le commerce, la santé, l’éducation ou l’action humanitaire, ces outils suscitent un intérêt croissant en raison de leur potentiel à faciliter certaines tâches, à améliorer la productivité et à rendre des connaissances plus accessibles.
Pour un entrepreneur, ils peuvent représenter une aide à la préparation de documents, à la communication ou à l’organisation de certaines activités. Dans l’éducation, ils peuvent accompagner des recherches et des apprentissages. Dans le domaine médical, ils ouvrent des pistes d’exploration, tout en soulevant des questions importantes concernant la fiabilité des informations, la confidentialité et la responsabilité des professionnels.
Le programme du 10 octobre a mis en avant plusieurs interventions consacrées à ces applications, notamment dans le commerce et les paiements, la productivité dans l’assistance humanitaire, la médecine et l’éducation.
Une masterclass sur le prompting, l’art de formuler des instructions pour obtenir des réponses pertinentes d’un système d’intelligence artificielle, a permis aux participants de se familiariser avec ces outils. Cette dimension pratique est importante. Car entre entendre parler d’une technologie et savoir l’utiliser pour répondre à un besoin réel, il existe un apprentissage. La question de l’accès reste néanmoins centrale.
Tout le monde ne dispose pas des mêmes équipements, de la même connexion Internet ou des mêmes compétences numériques. Une technologie peut donc ouvrir de nouvelles possibilités tout en risquant de laisser de côté ceux qui ne disposent pas des moyens nécessaires pour l’utiliser.
Pour que l’intelligence artificielle contribue réellement au développement local, il faudra ainsi veiller à ce que les connaissances et les outils ne restent pas réservés à une minorité déjà familiarisée avec le numérique.

Valoriser les solutions qui émergent à Goma
L’une des ambitions du Timechain Forum était de mettre en lumière les initiatives développées localement. Goma dispose d’entrepreneurs, de startups, de développeurs, d’universités, d’acteurs communautaires et d’organisations qui expérimentent des réponses aux difficultés rencontrées dans les domaines de l’énergie, des paiements et du numérique.
Pourtant, ces initiatives restent parfois dispersées et insuffisamment connectées entre elles. Un entrepreneur peut développer une solution sans connaître les acteurs susceptibles de la financer. Un développeur peut concevoir un outil sans disposer d’un réseau pour le tester. Une organisation peut rencontrer un problème auquel une startup locale apporte déjà une réponse, sans que les deux structures aient eu l’occasion de se rencontrer.
C’est précisément ce type de cloisonnement que le forum cherchait à réduire. Les organisateurs s’étaient fixé plusieurs objectifs : présenter au moins dix solutions et innovations locales, organiser au moins trois ateliers pratiques permettant à soixante participants ou plus d’expérimenter des outils numériques et faciliter au moins cinquante nouvelles connexions professionnelles.
Le forum ambitionnait également de faire émerger au moins cinq possibilités concrètes de partenariat, de financement, d’expérimentation ou de développement à plus grande échelle. Ces objectifs traduisent une volonté de dépasser le cadre des conférences traditionnelles.

L’innovation ne remplace pas l’humain
Cette premiere editin de Timechain Forum a posé une question qui dépasse la seule adoption des nouvelles technologies : comment mettre l’innovation au service des personnes ? Le Bitcoin peut ouvrir des possibilités de paiement. L’intelligence artificielle peut faciliter certaines tâches. Une énergie plus fiable peut soutenir le développement des infrastructures numériques. Mais aucune de ces technologies ne constitue, à elle seule, une réponse à l’ensemble des difficultés économiques et sociales de Goma.
Leur utilité dépendra de la manière dont elles seront conçues, financées, rendues accessibles et adaptées aux besoins des utilisateurs. Elle dépendra également de la capacité des acteurs locaux à prendre part à leur développement, plutôt que de rester de simples consommateurs de solutions conçues ailleurs.
Au terme de ces deux journées, l’ambition du Timechain Forum a été résumée à un défi : rapprocher les possibilités offertes par la technologie des réalités vécues par les populations. Car le progrès ne se mesure pas uniquement à la sophistication d’un outil ou à la nouveauté d’une application. Il se mesure aussi à ce qu’il change dans la vie des personnes qui en ont besoin.
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