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Joyce KIPUNGA: RDC, «l’art mérite d’être vu autrement que sur un écran de téléphone» (Interview)

Joyce KIPUNGA: RDC, «l’art mérite d’être vu autrement que sur un écran de téléphone» (Interview)

La photographe documentariste congolaise Joyce Kipunga expose, depuis le 29 juillet, « Molokay, l’écho d’un homme et sa forêt ». Cette exposition photographique virtuelle organisée par Unpublished Africa avec les conseils de Chido Nyaruwata, de Flames and Lillies Climate Initiative, a pour but d’aider à la prévention des catastrophes naturelles et à la protection de l’environnement. Elle offre un récit visuel puissant sur les réalités urgentes du changement climatique en RDC.

C’est une nouvelle étape dans la carrière de Joyce Kipunga. Il s’agit de la première exposition personnelle de l’artiste. En tant qu’ancienne élève du programme phare d’Unpublished Africa et Creative Business Studio, Kipunga a perfectionné son art et a déjà participé à des expositions de groupe avec l’organisation, notamment « Impact in Mind ». Cette expérience en solo, qui s’étale jusqu’au 31 août courant, permet une exploration plus approfondie de son œuvre captivante et empathique. Dans l’interview qu’elle nous a accordée, elle est revenue sur les motivations derrière l’initiative et son impact dans la communauté congolaise.

En tant que photographe, qu’est-ce qui vous a inspiré à faire cette collection photo ? Tu poursuis quels objectifs personnellement ?

Un jour à Kinshasa, alors que je suffoquais sous une chaleur accablante, j’ai constaté que dans la ville, la culture du reboisement est presqu’inexistante. On coupe les arbres, on bétonne, mais on ne plante pas. Cette observation m’a profondément marquée. À partir de là, j’ai entamé une sorte d’enquête personnelle. C’est cette recherche qui m’a menée à la rencontre de Jean-Paul, un véritable héros discret qui consacre sa vie à la protection de la forêt. Grâce à un ami qui m’a accompagné dans ce projet, nous avons découvert son univers, ses gestes simples mais puissants, et son engagement silencieux.

J’ai alors décidé d’utiliser la photographie comme un outil de sensibilisation. À travers l’histoire de Jean-Paul, je voulais éveiller les consciences, provoquer une réflexion, et surtout montrer que chacun, à son échelle, peut faire une différence. Personnellement, mon objectif avec cette collection est double : d’abord, documenter et valoriser ces gestes invisibles qui protègent notre planète. Ensuite, créer un lien émotionnel entre le public et ces enjeux environnementaux trop souvent négligés.

Pensez-vous que la photographie peut aider dans la sensibilisation sur la protection de l’environnement en RDC, si oui, comment ?

La photographie a un pouvoir unique : elle rend visible ce que l’on ignore ou ce que l’on ne veut pas voir. En RDC, beaucoup de personnes ne réalisent pas réellement l’impact de leurs gestes quotidiens sur l’environnement jusqu’à ce qu’on leur montre des images concrètes. À travers les photos, on communique plus efficacement. Montrer les conséquences de la déforestation ou au contraire, les bienfaits des actions positives comme le reboisement, éduque mieux que des discours seuls. Une image peut choquer, émouvoir, questionner, et c’est ce déclencheur émotionnel qui peut provoquer une prise de conscience.

Pourquoi Molokay comme intitulé ?

Parce que c’est là que tout a commencé. Molokay, c’est le nom que Monsieur Nkoy a donné à cet endroit, cette parcelle de forêt qu’il protège avec tant de soin. Ce mot a résonné en moi dès le départ. Je le trouve poétique, il évoque un lien intime entre l’homme et la forêt. Molokay, c’est bien plus qu’un lieu : c’est un symbole. Un espace de résistance, de mémoire, de vie. En donnant ce nom à ma série photo, je voulais honorer cet attachement profond, presque spirituel, entre Jean-Paul et son environnement. C’est une manière de dire que l’homme et la nature ne font qu’un.

Racontez-nous le parcours sur terrain pour ces photos ?, aussi, quels sont les défis auxquels vous aviez fait face et comment vous les avez surmontés ?

Ce terrain, c’était vraiment un imprévu. Comme ça arrive souvent, mon ami Buunda, un photographe et grand vidéaste m’a proposé de l’accompagner pour une sortie photo. J’étais encore nouvelle dans la ville, alors j’ai accepté, curieuse de découvrir autre chose. On traverse la ville ensemble, et plus on s’éloigne, plus on sent que l’on quitte l’urbain pour entrer dans l’inattendu. Les routes deviennent de plus en plus impraticables. Des érosions par-ci-par-là, plus de goudron, plus de repères. On continue à moto, puis à pied… Et c’est là qu’on tombe sur Molokay.

Au cœur de cette nature presqu’oubliée, on tombe sur cet endroit. Une clairière, une atmosphère, une force. C’est là que j’ai eu le déclic. Quelque chose m’a poussée à comprendre ce lieu, à découvrir l’histoire qui s’y cache. C’est aussi là que j’ai rencontré Jean-Paul, ce gardien de forêt. Le plus grand défi, c’était l’accès. Physiquement, c’était épuisant. Mais surtout, il fallait garder l’œil ouvert, capter l’essence du lieu sans le déranger. Je pense que c’est en me laissant guider par le hasard, et en étant à l’écoute, que j’ai réussi à entrer doucement dans cette histoire. Et une fois sur place, j’ai su que je voulais continuer, creuser, et raconter.

Pourquoi faire cette exposition en ligne ?

Quand on est artiste en RDC, les portes ne sont pas toujours ouvertes, surtout quand on débute. J’ai proposé cette exposition, et c’est Unpublished Africa qui m’a accueillie à bras ouverts pour raconter cette histoire. En tant qu’alumni de la Creative Business Studio – Cohorte 3, j’ai aussi eu la chance d’être accompagnée par une excellente curatrice Anesu Chikumba, ce qui m’a permis de structurer mon projet et de le porter plus loin. Le choix de l’exposition en ligne s’est imposé naturellement : c’était important pour moi de rendre cette histoire accessible à tout le monde, peu importe où l’on se trouve. Même si j’avais l’opportunité d’exposer à l’étranger, je pense que l’impact réel doit d’abord se faire ici, au pays.
Bien sûr, si des partenaires locaux se manifestent, ce serait un rêve de proposer une exposition physique en RDC. Et pourquoi ne pas aller plus loin : produire un livre, un outil pédagogique pour sensibiliser même les enfants aux questions climatiques. Parce que cette histoire mérite d’être vue, comprise, et transmise.

Qu’est-ce que cette exposition apporte de plus dans votre carrière de jeune photographe documentaliste ?

Elle m’a permis de me confronter à toutes les étapes d’un projet documentaire : la recherche, le terrain, la narration visuelle, et surtout le travail de fond avec une curatrice, ce qui était une première pour moi. C’est aussi la première fois que je raconte une histoire qui va au-delà de l’esthétique, une histoire engagée, liée à l’environnement et à la justice climatique. Elle me pousse à croire encore plus au pouvoir de la photographie comme outil de sensibilisation. Enfin, c’est un plus énorme parce qu’elle me donne confiance. Elle me montre que, même en partant de peu, avec une idée sincère et beaucoup de travail, on peut toucher les gens et faire avancer des sujets essentiels.

Parlez-nous également de votre rêve de créer une galerie ! Pourquoi ça vous tient à cœur ?

Ayant grandi à Goma, j’ai vu de nombreux artistes photographes tout comme moi manquer d’opportunités pour exposer leur travail, le faire connaître, et surtout, le faire vivre. La plupart d’entre nous se contentent d’Instagram pour partager nos images, mais ça limite la portée, la reconnaissance, et même les possibilités de vente.
Ce rêve de galerie me tient particulièrement à cœur parce que je sais à quel point il est difficile, surtout pour une femme, de se faire une place dans le milieu artistique. Les opportunités sont rares, et encore plus quand on est une jeune photographe. Je veux créer un espace physique et symbolique, où tous les photographes peuvent faire du documentaire, du portrait, du paysage ou de la mode, peuvent exposer leur travail, rencontrer leur public, vendre leurs œuvres, et être valorisés. Une galerie qui donne une vraie place à l’art photographique en RDC, et qui permet à chacun de vivre dignement de sa passion.

A propos de l'auteur

Par: David KASI

David KASI est consultant en Communication et Journaliste indépendant, spécialisé en culture, arts, sport et société. Il travaille aussi dans la presse écrite et collabore avec des médias internationaux en tant que free-lance. Également, il est photo-journaliste.
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