Grands Lacs : les Associations locales, rempart de l’espoir

Au Burundi et dans l’Est de la République Démocratique du Congo là où les conflits et les déplacements de populations ont surpris l’urgence humanitaire, des organisations locales tentent de faire la différence par une approche simple : agir avec ce que l’on a, là où l’on est.
Pourtant, ces acteurs de terrain restent largement exclus dans la prise des décisions stratégiques. Face à une crise qui dépasse l’urgence humanitaire, les acteurs régionaux appellent à une réponse politique coordonnée pour permettre un retour digne et durable.
Par Innocent Buchu (Kinshasa) et Florence Inyabuntu (Bujumbura)
Vêtu du maillot des Léopards de la RDC, Justin, membre du collectif Goma Actif, suit le quart de finale de la Coupe d’Afrique des Nations depuis une ville de la Communauté d’Afrique de l’Est. Voilà près d’un an qu’il a quitté Goma, dans l’Est de la République Démocratique du Congo, après avoir fui les affrontements. Il dit être parti par crainte de représailles.
Une vie sauve qu’il doit à la solidarité des organisations de la société civile des jeunes et des droits humains rencontrées sur sa route. Il se souvient encore de son itinéraire : de Goma à Bujumbura, puis vers la ville où il vit aujourd’hui et poursuit ses activités. Ce qu’il appelle son « pèlerinage » l’a marqué, notamment par l’accueil reçu dans la capitale burundaise.

« Malgré la situation, je me sentais chez moi », témoigne-t-il. Le cas a été identique pour Sarah Zagabe. Quand les tirs ont éclaté à Kamanyola, dans l’Est de la RDC, elle n’a pas eu le temps de réfléchir. « Nous avons fui en traversant les eaux vers le Burundi voisin », raconte-t-elle.
Elle venait de totaliser 27 ans : une vie, un métier d’enseignante et des projets. En quelques heures, tout a basculé. Après un premier refuge à Rugombo (Nord-ouest du Burundi), où ils passent presque un mois, Sarah et les siens sont transférés au camp de Musenyi (Sud Est du Burundi).
Entre les difficultés liées à l’accès à la nourriture, à l’eau potable, aux soins médicaux et à des abris d’urgence, la vie est loin d’être facile dans les camps. Mais Sarah ne veut pas que sa vie se résume à la souffrance ; elle exprime sa gratitude envers les « belles âmes » rencontrées parmi les jeunes humanitaires.
La jeunesse au chevet des réfugiés
Face à cet afflux de réfugiés, que ce soit au Burundi ou en RDC, ce sont des organisations de jeunes, souvent sans moyens, qui se sont mobilisées en premier pour partager le peu qu’elles avaient. Un an avant de fuir, Justin faisait partie des volontaires qui distribuaient de la bouillie aux déplacés de guerre dans les camps installés en périphérie de Goma.
Il se rappelle ces journées passées à animer les enfants, à tenter de les aider à oublier, ne serait-ce qu’un instant, les difficultés du quotidien. À Goma, le collectif Goma Actif était en première ligne, aux côtés d’autres associations locales comme l’Action Chrétienne des Humanitaristes (ACH).

Dans une région où l’urgence est permanente, l’ACH parie sur une solidarité de proximité, portée par des jeunes convaincus que, même avec peu, il est possible de faire beaucoup. Cette association est aujourd’hui active au Nord-Kivu, au Sud-Kivu, en Ituri, mais aussi au Burundi.
Au Burundi également, les jeunes ont été les premiers à intervenir. Dans le camp de transit de Gatumba, ce sont des bénévoles associatifs qui ont tenté de redonner un peu de dignité à des milliers de réfugiés congolais fuyant les violences. « Nos frères congolais sont arrivés dans des conditions extrêmement précaires.
Le pays n’était pas préparé à un afflux aussi soudain », raconte Rodrigue Muzusangabo Makenda, vice-coordonnateur de l’ACH Burundi. Dans les camps, la réalité était brutale. Pendant plus d’un mois, des hommes, des femmes et des enfants ont vécu sans abris dignes, sans nourriture suffisante, sans eau potable ni latrines, souvent contraints de dormir dehors sous la pluie. « Ce sont nos pères, nos mères, nos frères et nos sœurs. Personne ne peut rester indifférent face à une telle situation », confie-t-il.
C’est d’abord cette indignation qui a poussé les membres de l’ACH à agir. Fidèle à sa mission humanitaire, l’association n’a pas voulu se contenter de regarder. « Nous sommes allés écouter les réfugiés. Leurs cris, leurs récits, leur désespoir nous ont profondément touchés.
C’est cela qui nous a motivés : la situation ignoble dans laquelle ils vivent », explique Rodrigue. Sans grands moyens, mais avec une détermination intacte, les jeunes de l’ACH ont commencé par être présents, tout simplement. Présents pour écouter, pour consoler, pour témoigner.
Quand l’espoir refleurit grâce aux associations locales

Pour Victoire Kubuta, président du conseil d’administration d’ACH, l’enjeu dépasse l’aide immédiate. « L’engagement des jeunes permet de réécrire l’histoire de notre région », dit-il. Sur le terrain, l’aide ne prend pas la forme d’une assistance froide et distante. « L’accueil était perçu comme celui d’un membre de la famille venant en aide à un autre, et non comme le geste d’une organisation », raconte-t-il.
Cette proximité a contribué à instaurer un climat de confiance et une atmosphère plus chaleureuse, même dans des contextes marqués par la peur et l’incertitude. À Musenyi, la survie ne se joue pas seulement dans l’aide humanitaire, mais aussi dans les liens humains. « Nous avons de bonnes relations avec les Burundais. Ils sont devenus nos amis. Ils nous apportent des feuilles de manioc, et nous partageons avec eux ce que nous avons », explique Sarah, pensive.
« On prie, on joue, on vit ensemble. Ces gestes simples rythment nos journées et agissent comme un rempart contre le stress. Après avoir vécu tant d’horreurs, vivre avec les autres nous aide à oublier les douleurs du passé », confie-t-elle.
« Parler soulage le stress et les traumatismes », confirme Nathalie Chibanguka, une psychologue congolaise. C’est pour cette raison que l’équipe de l’ACH effectue régulièrement des descentes dans les camps des réfugiés, de 8 h à 15 h, pour un accompagnement psychologique. « Nous essayons de redonner un peu d’espoir, de rappeler que la paix est possible et que le retour au pays viendra un jour », raconte-t-il.
Acteurs de terrain, exclus dans la prise des décisions

Les associations locales et de jeunesse jouent un rôle primordial dans la réponse humanitaire. « Elles sont capables de mobiliser les premières aides à travers des fonds communautaires et fournissent les données initiales sur le contexte et les besoins prioritaires des déplacés », précise Rigo Gene W., Secrétaire général du Conseil National des ONG de Développement (CNONGD), une plateforme régionale membre de FORUS.
Pourtant, elles se heurtent à de nombreux défis de coordination avec les autorités nationales et les partenaires internationaux. « Les acteurs locaux restent trop souvent de simples exécutants, au lieu d’être coresponsables de la planification et de la réponse », souligne Rigo Gene W.
Il pointe également un manque de transparence et de transfert de compétences, ainsi qu’une faible appropriation des outils liés à la « localisation » de l’aide humanitaire. « Ces outils sont encore peu vulgarisés aux niveaux territorial, provincial et national, ce qui limite la capacité des organisations locales à plaider efficacement auprès du gouvernement et des ONG internationales », déplore-t-il.
Si les associations locales sont impliquées dans l’identification des besoins, elles restent largement absentes des espaces où se prennent les décisions stratégiques, notamment en matière d’allocation de financements. « Au moment des grandes décisions sur les fonds et la mise en œuvre des projets d’urgence, elles sont souvent mises à l’écart », déplore le Secrétaire général du CNONGD.
Cette mise à l’écart est parfois justifiée par des doutes sur les capacités techniques de gestion des organisations locales, ce qui contredit pourtant les engagements internationaux sur la localisation de l’aide.

Pour que l’action des ONG locales soit mieux reconnue, plusieurs changements sont nécessaires. Rigo Gene W. appelle à valoriser les savoirs locaux et à inverser les rapports de responsabilité : « L’État ne doit pas rester observateur. Il doit assurer le suivi des engagements des partenaires internationaux et traduire la Charte pour le changement en cadre légal national. » Il plaide également pour plus de transparence et un accès direct aux financements.
Cesser de gérer, commencer à résoudre
Les organisations de la société civile regroupées au sein du réseau REPONGAC estiment que les voix des populations méritent d’être entendues au-delà de l’aide d’urgence. Là où une petite ONG de Bukavu, d’Uvira ou de Bujumbura pourrait ne pas être entendue à Addis-Abeba ou à New York, le REPONGAC utilise sa structure régionale pour transformer ces témoignages de terrain en recommandations politiques structurées.
Selon eux, le flux croissant de réfugiés congolais vers le Burundi n’est pas qu’une crise humanitaire ; c’est le symptôme d’une instabilité régionale profonde exigeant une réponse politique coordonnée à l’échelle des Grands Lacs. Alain Serge Mifoundou, chargé de communication du réseau, affirme que la situation le long de la frontière entre le Sud-Kivu et les provinces burundaises s’est nettement dégradée.
Le REPONGAC fustige les approches qui séparent strictement l’aide humanitaire au Burundi des efforts de consolidation de la paix en RDC. Pour Alain Serge, la solution ne réside pas dans la pérennisation des camps, mais dans la création de conditions sécuritaires permettant un retour digne, ce qui nécessite une pression diplomatique accrue sur les acteurs du conflit.

Selon les chiffres humanitaires, plus de 101 000 Congolais ont traversé la frontière vers le Burundi après la chute d’Uvira, portant à plus de 250 000 le nombre total de réfugiés congolais dans le pays. La plupart sont originaires des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, dans l’Est de la République démocratique du Congo.
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